La confiance vue comme un don…

Voici un petit extrait d’une conférence donnée par Michela Marzano, auteur du livre Le contrat de défiance, paru aux éditions Grasset en 2010.

Nous pourrions rapprocher cela des valeurs que nous avons mises en exergue à la fondation de SOLAPRO. Sans viser la perfection, ni prétendre donner des leçons à quiconque, disons que celles-ci nous aiguillonnent et nous stimulent à rechercher sans cesse le meilleur possible pour les parties prenantes de cette entreprise.

Qu’est-ce que la confiance ? Sur quoi se fonde-t-elle et pourquoi est-elle si importante dans les relations humaines ? En préalable des débats menés en table ronde, la philosophe Michela Marzano a livré ses réflexions sur cette notion aux définitions multiples. « Faire confiance est un saut dans l’inconnu » Depuis la crise de 2008, « il faut que la confiance revienne » est devenue un leitmotiv. De quelle confiance s’agit-il ? Quelle confiance peut rendre possible un projet commun, permettre de s’engager et de coopérer ?  Une confiance compétitive? Celle dont Alain Peyrefitte faisait l’apologie dans La Société de confiance, et qui serait à même de pousser chacun à se dépasser dans des entreprises « risquées, mais rationnelles » ? Aujourd’hui, ce n’est pas de cette confiance, ni d’une confiance réduite à un contrat dont nous avons besoin pour coopérer de nouveau. La confiance est un saut dans l’inconnu : faire confiance, c’est ne pas être sûr du résultat. Mais, pour cela, nous avons besoin de pouvoir compter sur la fiabilité des autres.

Existe-t-il un lien de causalité entre confiance et fiabilité? C’est plus compliqué et il faut remonter au XVIIIe siècle, à une grande rupture. La société se caractérisait alors par deux mots-clés : honneur et loyauté. Il existait une « Autorité » garante de la parole donnée. La confiance renvoyait à une personne supérieure, à un « crédit moral » : « faire confiance » était lié au fait que d’autres pouvaient inspirer confiance. La parole donnée avait valeur d’acte car elle engageait. Il en allait de l’honneur et donc de la position sociale, de la respectabilité. Au cours du XVIIIe siècle, nous assistons à une rupture. Mandeville, dans La Fable des abeilles (1714), nous dit : « L’honneur est une chimère dépourvue de vérité et d’être, une invention des moralistes et des politistes. » Honneur et loyauté ne sont plus, alors, les valeurs fondant la société. Le concept d’intérêt personnel émerge avec l’idée que, grâce à la « main invisible » d’Adam Smith; il y aurait maximisation du bien commun par la maximisation de l’intérêt individuel. Cette forme d’égoïsme relatif, toutefois, n’excluait pas la coopération. Mais une forme d’égoïsme absolu a émergé depuis, excluant complètement l’autre. Il n’y a plus de coopération possible, l’autre étant considéré comme un danger pour mon intérêt. C’est le début de la confiance compétitive, de la confiance en soi poussée au bout.

La confiance en soi est importante pour faire confiance aux autres. Mais les trente dernières années l’ont hyper valorisée, divisant l’humanité en deux : les winners, qui n’ont pas besoin des autres, et les loosers, qui, n’ayant pas assez confiance en eux, doivent s’appuyer sur les autres et reconnaître la coopération comme nécessaire à un projet collectif. La confiance en soi a été érigée en clé du choix rationnel, la confiance en l’autre en choix irrationnel. Ce qui est un peu vrai, car l’on n’est jamais sûr que la confiance ne sera pas trahie, il est impossible d’en évaluer le risque.

Il y a ainsi deux écueils à éviter : la confiance compétitive, et la confiance réduite au contrat. En signant un contrat, je montre que je ne peux pas faire confiance à autrui. Avec l’actuelle « judiciarisation » de la société, trop de choses se contractualisent: la relation médicale, la relation amoureuse… au risque d’une déresponsabilisation. Pour faire confiance il faut pouvoir sauter dans l’inconnu et faire acte de foi.

Mais celui à qui je donne ma confiance n’est, par définition, pas fiable à 100 %. Contrairement à un Dieu qui, pour un croyant, ne trahit jamais, l’être humain est caractérisé par la finitude de sa condition, et ses désirs évoluent : il ne peut être identifié à la parole qu’il a donnée à un moment donné. La confiance est à mi-chemin entre foi et contrat. La fiabilité est considérée comme la base austère de la confiance. Celui qui a prouvé qu’il était fiable inspire la confiance, même s’il n’est pas sûr qu’il va continuer à l’être. Accepter la trahison fait partie de la nature humaine. Et il en va comme de l’amour : pas d’amour sans preuves d’amour, mais les preuves d’amour ne font pas l’amour.

Les preuves de la confiance sont différentes sur le plan économique ou politique. Parmi elles, on trouve la vérité, qui consiste à dire vrai, à la différence de la transparence, qui consiste à tout dire. Ce qui a cassé la confiance vis-à-vis des politiques, plus encore que les promesses non tenues, est le fait de savoir qu’au moment où ces promesses étaient faites, ils savaient déjà ne pouvoir les tenir.

Pour construire la confiance, il faut des preuves de fiabilité et la capacité de donner cette confiance. Il faut penser celle-ci dans les mêmes termes que l’amour, car elle est don et instaure une relation asymétrique. Si je donne ma confiance, je peux espérer qu’elle ne sera pas trahie, mais ne peux en être sûr. Ce n’est que lorsque l’on intègre la possibilité d’un non-respect de la confiance donnée que l’on peut envisager de donner à nouveau sa confiance. Celle-ci doit être vue comme un don, qui crée un cercle vertueux, même si l’on ne peut effacer la possibilité d’une trahison.

Extrait d’une conférence donnée par Michela Marzíano, dans le cadre des rencontres nationales du Crédit Coopératif (in Proches, N°26, février 2012).

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